#10 . Christiane Soum-Favaro, chercheure altruiste

Publié le 1 octobre 2021 Mis à jour le 15 octobre 2021

Christiane Soum-Favaro enseigne la linguistique, la psycholinguistique, et la méthodologie appliquée aux sciences du langage. Elle forme principalement de futurs enseignants et des orthophonistes. Sa recherche élabore de nouveaux outils pour aider au diagnostic des différents troubles du langage.

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Si certains, à l’instar du célèbre roman de Jack London, entendent l’appel de la forêt, d’autres peuvent entendre l’appel de l’université… Christiane Soum-Favaro se souvient parfaitement de ce jour-là. C’était dans un verger de pommiers de la campagne nantaise. Jeune arboricultrice formée à l’AFPA (l'Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes), elle s’apprête à reprendre son travail sur le rang d’arbres fruitiers. Il est quatorze heures, raconte-t-elle, et sans préméditation aucune, elle pose son sécateur et part à l’université. Simplement poussée par l’intuition. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle veut étudier, elle sait seulement qu’elle veut faire de la recherche. L’inexplicable élan se confirme lorsqu’elle pose le pied à la faculté : elle y est, se dit-elle, pour longtemps.  

A cette époque, Christiane Soum-Favaro ne connaît pas l’existence de la psycholinguistique, aujourd’hui au cœur de son travail. Celle-ci n’est d’ailleurs pas enseignée à Nantes. Elle se dirige vers ce qui lui semble le plus accessible et s’inscrit en Lettres Modernes. Mais les études littéraires ne suscitent chez elle que peu d’intérêt. En revanche, l’étudiante accroche immédiatement au cours de linguistique. Au point de réclamer, avec une poignée d’autres étudiants ne se destinant pas à l’enseignement, une formation aux sciences du langage incluant davantage de communication et de sociolinguistique. Chose incroyable, leur demande obtient gain de cause auprès du président de l’université. Christiane Soum-Favaro se passionne pour l’étude des usages du langage. C’est à Toulouse, où elle débarque en DEA, qu’elle fera une découverte déterminante. Dans les allées de l’Université du Mirail, elle tombe sur l’affichette d’un professeur recrutant des élèves pour son cours. Il s’agit de Jean-Luc Nespoulous*, spécialiste des pathologies du langage. Il enseigne la psycholinguistique. Bien qu’elle n’ait jamais étudié cette discipline, Christiane Soum-Favaro ressent comme une évidence. D’instinct, elle comprend qu’il y a là matière à relier sa passion pour la recherche sur le langage et sa profonde sensibilité à vouloir aider les autres.

Enfant, lors d’un exercice de copie à l’école, elle se rend compte qu’elle a commis une erreur et la corrige. Au retour à la maison, les ratures sur son cahier lui valent le mécontentement de sa mère, mais l’écolière est convaincue qu’elle vient de vivre une expérience fondamentale : la compréhension de son erreur. Un souvenir extrêmement précis, raconte-t-elle. Ce jour-là, elle avait franchi un pas considérable. Ce souvenir a sans doute inspiré le sujet de sa thèse (sous la direction de Jean-Luc Nespoulous) consacrée à l’apprentissage de l’écrit chez l’enfant. Elle soutient l’hypothèse que la forme sonore d’un mot peut induire la faute d’orthographe et démontre l’influence de ce paramètre sur l’apprentissage. Aujourd’hui encore, Christiane Soum-Favaro attache une grande importance à l’utilité de ses travaux en recherche fondamentale dans la perspective d’une recherche appliquée à visée clinique. Son travail sert à l’aide au diagnostic pour les personnes souffrant de troubles du langage. Car, explique-t-elle, les outils actuels ne sont pas toujours scientifiquement conçus. Ce qui peut amener à un diagnostic erroné et donc à une prise en charge inadaptée.

Pour élaborer ces outils, la chercheure confie pouvoir passer des journées à choisir des mots selon des critères extrêmement précis. Elle travaille notamment sur un paramètre invisible à l’œil nu, celui du temps de réaction entre le moment où un sujet voit le mot écrit et le moment où il commence à le reproduire. Ces temps de réaction, plus ou moins longs de 200 millisecondes, sont très représentatifs, explique-t-elle, du traitement cognitif de l’information. Christiane Soum-Favaro a ainsi mis en place un protocole d’évaluation des troubles acquis de la lecture dans le cadre du projet ETAL. Il est destiné aux orthophonistes et aux neurologues pour des adultes ayant subi un traumatisme crânien, un accident vasculaire cérébral, ou souffrant de troubles dégénératifs. Le projet entrera bientôt en phase de normalisation et nécessitera la participation de 400 volontaires sans troubles pour tester la solidité du protocole. Analyser le temps de réaction d’un sujet est également au cœur du projet DynaPen, qu’elle mène en collaboration avec un collègue du laboratoire CeRCA de Poitiers sur le trouble dysorthographique chez les enfants. Là encore, l’objectif est d’élaborer un test clinique afin de repérer ce trouble spécifique de l'apprentissage de l'orthographe.  

A terme, Christiane Soum-Favaro aimerait créer une banque de données à disposition de tous les chercheurs, afin que chacun puisse étudier en profondeur les dysfonctionnements liés à la lecture. Un vaste projet, sur lequel elle a déjà commencé à travailler. En attendant, celle qui ne se destinait pas à l’enseignement, transmet avec enthousiasme ses connaissances aux étudiants. Car lorsqu’elle est entrée à l’université, c’était aussi pour être utile aux autres...  


Christiane Soum-Favaro : Maîtresse de conférences en Sciences du Langage à l’UT2J et à l’École d’orthophonie de Toulouse (Université Paul Sabatier), chercheure en psycholinguistique au sein du Laboratoire Octogone-Lordat.

* Jean-Luc Nespoulous est le fondateur du laboratoire de neuropsycholinguistique Jacques-Lordat au sein du département des sciences du langage de l'UT2J, fondateur de l'Institut des Sciences du Cerveau de Toulouse, médaille d’argent du CNRS (2005) au titre de l'interdisciplinarité et des sciences cognitives, et membre senior de l'Institut Universitaire de France (Chaire de Neuropsycholinguistique cognitive).



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