#11 . Gilles Sahut, chercheur à la source

Publié le 8 novembre 2021 Mis à jour le 8 novembre 2021

Gilles Sahut enseigne les sciences de l’information et de la communication. Il forme les futurs professeurs documentalistes des collèges et lycées et prépare au Capes documentation. Sa recherche analyse les sources d’information, étudie leur fonctionnement, leurs usages et leur réception.

GS
Gilles Sahut a d’abord enseigné pendant plus de vingt ans avant de devenir chercheur. Ce n’était pas une vocation, dit-il, mais l’étape nouvelle d’un processus de réflexion longuement mûri. Car il s’intéresse depuis longtemps à la transmission et la réception de l’information, et la façon dont nous l’estimons crédible ou pas.

Adolescent puis étudiant, Gilles Sahut était déjà en questionnement. Une quête presque existentielle, confie-t-il, non pas de la vérité, mais de clés de compréhension du monde. En attendant de les trouver c’est à travers la musique qu’il s’exprime. Il aime le rock’n roll et envisage même d’en faire son métier. Lucide toutefois sur la faible probabilité de vivre correctement en tant qu’artiste, il opte pour un Bac scientifique dans la vague idée, raconte-t-il, de devenir ingénieur du son. Il enchaîne sur un DEUG de physique-chimie, qui le laisse perplexe quant à une éventuelle carrière dans ce domaine. Il décide alors un premier retour aux sources : ce sera une Licence puis une Maîtrise d’Histoire. Son sujet de mémoire, sur l’affaire Cécile Combettes au milieu du XIXe siècle à Toulouse*, s’intéresse non pas au fait-divers en tant que tel, mais à sa réception et sa transmission par la presse et l’opinion de l’époque. Gilles Sahut vient de poser les bases de ce qui deviendra son domaine de prédilection. Ce n’est pourtant pas sur les bancs de l’université qu’il découvrira véritablement ce qui l’anime mais dans les Centres de Documentation et d’Information, durant ses vacations de pion. A la même époque est créé le CAPES de documentation. C’est ainsi qu’il enseignera  plusieurs années la documentation au collège dans l’Académie d’Amiens, avant d’intégrer l’IUFM (aujourd’hui l’Inspé) de Toulouse.

Si la documentation l’a amené à enseigner, c’est également la documentation qui mènera Gilles Sahut vers la recherche en Sciences de l’Information et de la Communication. A l’IUFM de Toulouse, il côtoie des enseignants-chercheurs, lit beaucoup, dans différents domaines, avec toujours un intérêt pour ce qui est didactique et pédagogique. Les sujets potentiels de thèse ne manquent pas, mais Gilles Sahut cherche celui dont il sentira le potentiel. Nous sommes au début des années 2000 et vient d’apparaître sur Internet un nouvel outil de diffusion des connaissances, devenu aujourd’hui la plus grande encyclopédie immatérielle du monde. Fondée sur des contributions libres et bénévoles, accessible en un clic, Wikipédia ne manque évidemment pas d’interpeller l’enseignant documentaliste. Gilles Sahut entre même dans la communauté et publie quelques articles. Mais le futur chercheur veut aussi en comprendre le fonctionnement. Notamment lorsqu’en 2007, pour répondre aux critiques de certains intellectuels et enseignants, la communauté Wikipédia impose la citation des sources à ses contributeurs. Pour Gilles Sahut, cette petite révolution soulève la question de la représentation de la crédibilité, de la perception de la validité de l’information tant pour la communauté wikipédienne que pour les utilisateurs de l’encyclopédie. Ce sera son sujet de thèse.

Laissant de côté l’angle épistémologique, le chercheur interroge les discours, étudie la façon dont la communauté Wikipédia a érigé la citation des sources comme règle et les débats induits par celle-ci. A partir de là, Gilles Sahut a cherché à comprendre comment se construisent la crédibilité de l’information et l’autorité d’une source. Au milieu des années 2000, explique-t-il, il y avait ainsi une concurrence entre les sources d’information traditionnelles (les livres mais aussi les enseignants) et Wikipédia. Les premières puisent leur autorité dans des institutions de savoirs enracinées dans le temps. C’est un mouvement descendant. Avec l’encyclopédie en ligne Wikipédia, l’autorité est attribuée à des sources n’appartenant à aucune institution de savoirs, et cette attribution se fait par l’agrégation du nombre de jugements positifs sur la crédibilité de l’information. C’est un mouvement ascendant de construction de l’autorité, et cette dynamique se déplace aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Gilles Sahut poursuit toujours ses recherches sur Wikipédia à travers l’étude des discussions et des débats au sein de la communauté sur des articles polémiques. Un travail collaboratif avec un spécialiste des Sciences du langage, qui servira à identifier et spécifier des façons de concevoir la validité d’une information. Nous avons tous nos représentations sur ce sujet, affirme Gilles Sahut. Comprendre comment elles se construisent et nous amènent à évaluer la fiabilité d’une information d’une certaine manière et pas d’une autre aboutira peut-être à des pratiques pédagogiques. Est-ce que l’on peut agir sur le monde ? S’interroge toujours et encore le chercheur...

Gilles Sahut : Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication à l’Inspé (Institut national supérieur du professorat et de l'éducation Toulouse Occitanie-Pyrénées, Université Toulouse - Jean Jaurès). Responsable M1 MEEF parcours documentation. Chercheur au Laboratoire d’Étude et de Recherche appliquées en Sciences Sociales (LERASS), de l’Université Paul Sabatier.

*Cécile Combettes est une jeune fille de 15 ans violée et tuée en 1847 près du couvent des Frères des écoles chrétiennes de Toulouse. Meurtre pour lequel Louis Bonafous, frère Léotade des Écoles chrétiennes, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, lors d’un procès à charge empreint du fort anticléricalisme de l'époque.



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