#13 . Jérôme Cabot, l’affranchi chercheur

Publié le 4 janvier 2022 Mis à jour le 4 janvier 2022

Jérôme Cabot enseigne la littérature contemporaine à l’Institut National Universitaire Champollion d’Albi. Spécialiste du langage et de l’analyse des discours, il articule aujourd’hui sa recherche autour de la création et de la pratique du Slam comme outil critique de la doxa, au sein de LLA-CREATIS à l’Université Toulouse-Jean Jaurès.

Jérôme Cabot
Lorsque l’on demande à Jérôme Cabot de définir sa recherche, il est bien en peine de le faire, soucieux de ne pas réduire, cloisonner, ou catégoriser. Car l’enseignant-chercheur, fils d’enseignants lui-même, brillant élève du secondaire (il décroche le Prix régional au concours général de Lettres), diplômé de Normale Sup, et enfin agrégé de Lettres, a très vite senti le besoin de faire tomber les murs.

Dès le début, notre entretien s’ouvre donc grand comme un livre. Cela tombe bien, l’histoire commence dans la bibliothèque familiale près de Brignoles. Jérôme Cabot a 13 ans. Déjà pétri de lectures, il décide de s’affranchir de la littérature jeunesse pour se plonger dans les grands classiques. Les rayonnages de ses parents en regorgent. Son choix s’arrête sur Les Misérables de Victor Hugo, qu’il lira en trois mois. L’œuvre marque l’adolescent par sa complétude. Un roman « monde » dit-il, où se croisent l’Histoire, la Sociologie, la Philosophie, les Sciences humaines. Littéraire frotté à d’autres sciences, c’est précisément pour ne pas renoncer à cette pluridisciplinarité que Jérôme Cabot suivra la recommandation faite par sa professeure de français de tenter Normale Sup. Il passe trois années de classes préparatoires aux lycées Lakanal et Henri IV à Paris. Une immersion dans le cercle très fermé des futures élites de la nation, raconte-t-il, dans laquelle il reconnaîtra la violence sociale symbolique théorisée par le sociologue Pierre Bourdieu. Et dont il sortira avec la conviction qu’il ne suivra pas ce modèle. Il n’enseignera pas à Paris.

C’est à Toulouse que Jérôme Cabot pose ses valises, pour poursuivre en thèse le sujet d’étude entamé en DEA, sur la subjectivité des personnages chez Albert Cohen à travers le langage que leur attribue l’auteur. Ou comment, par le biais de sa parole, chaque personnage existe dans l’imaginaire du lecteur. A cette même époque, le jeune étudiant-chercheur découvre une poésie orale émergente qui le séduit immédiatement par son objet contestataire, et parce qu’elle s’affranchit des circuits d’expressions artistiques traditionnels. Ce sont les premières scènes Slam. A Toulouse, cela se passe au Clandé, célèbre squat de la rue Quéven. Il ne le sait pas encore mais l’oralité, au cœur de son travail, amorce dès lors un glissement du corpus romanesque imprimé vers la poésie non imprimée. Cette mutation se traduira quelques années plus tard par le passage du laboratoire PLH au laboratoire LLA Creatis de l’UT2J. Et par une pratique artistique indissociable à sa recherche.

A travers la poésie et son oralisation, Jérôme Cabot entend interroger les discours, poser une analyse critique de la doxa, et faire ainsi émerger l’idiolecte. Une démarche qu’il applique sur de nombreux terrains, notamment lors de colloques en créant in situ les MetaSlam à partir du discours qu’il vient d’entendre. Mais également dans son enseignement. Jérôme Cabot donne ses cours debout et tutoie ses étudiants. Il a surtout à cœur de transmettre les outils d’émancipation nécessaires à l’esprit critique. En abordant par exemple le commentaire par une approche décalée, en étudiant la littérature à contraintes, ou encore à travers des ateliers d’écriture Slam, que les étudiants auteurs sont ensuite invités à déclamer sur scène lors des soirées Retour du Jeudi à l’INU Champollion. Maîtriser le langage, le sien propre et surtout celui des autres (les langages d’autorités que sont le politique, le scientifique, ou encore le médiatique) est fondamental, explique Jérôme Cabot, notamment chez les jeunes adultes. C’est une façon d’intervenir dans l’espace public. Ce même fil rouge et remuant marque la programmation culturelle dont il a la charge au sein de l’INU Champollion. S’affranchir, encore et toujours. Et s’ouvrir aux quatre vents de la société. Que ce soit l’enseignant, le chercheur, le poète slameur, le programmateur culturel, l’animateur d’atelier d’écriture, Jérôme Cabot le revendique aisément : il y a, dans tout ce qu’il fait, une part de révolte. A condition que ce soit avec la manière.


Jérôme CABOT : Maître de conférences en langue et littérature françaises à l’Institut National Universitaire Champollion. Chercheur au sein du laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA CREATIS). Responsable pédagogique de la Licence Pro Développement culturel des territoires ruraux à l’INU Champollion. Chargé de mission pour l’action culturelle de l'INU Champollion, programmateur du Retour du Jeudi depuis 2005.


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