#14 . Véronique Bordes, chercheure de terrain

Publié le 1 février 2022 Mis à jour le 1 février 2022

Véronique Bordes enseigne les Sciences de l’éducation et de la formation à l’UT2J. Spécialiste des jeunesses, elle a instauré et développé au sein du laboratoire EFTS (Education, Formation, Travail, Savoirs) une approche inédite : la socio-ethnographie, où le terrain fait émerger la recherche.

Véronique Bordes
Rien ne peut faire plus plaisir à Véronique Bordes que d’être sur le terrain, au cœur de la société dont elle observe et étudie depuis de longues années une catégorie spécifique : les jeunes. Véronique Bordes est une militante, héritière de l’Education populaire. Elle a contribué à la fondation des premières structures jeunesse dans les années 80, et forme aujourd’hui les futurs professionnels qui contribueront aux politiques jeunesse de demain. Le terrain est non seulement au centre de sa recherche et de son enseignement, il est aussi la finalité même de ses travaux. Ce terrain, où elle a débuté sa vie professionnelle et qui a fait d’elle une enseignante-chercheure.

Ce n’est pourtant pas sur un terrain de recherche et encore moins dans un amphithéâtre que Véronique Bordes se voyait enfant, mais plutôt dans un pâturage de montagne, à élever des moutons. Pourtant, les cours au lycée agricole la déçoivent. Seuls ceux d’animation culturelle retiennent son attention. Les élèves, se souvient-elle, y étaient encouragés à faire preuve d’esprit critique, à mettre en débat la société. Mais l’adolescente cherche encore sa voie. Elle échoue à l’examen du baccalauréat et décide de quitter le lycée. A 18 ans, sans autre diplôme qu’un brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur (BAFA), et une petite expérience en colonies de vacances, elle commence alors à travailler dans un centre socio-culturel d’Education populaire à Mérignac.

A cette époque, au début des années 80, la jeunesse des banlieues implose et met le feu au quartier des Minguettes près de Lyon. L’État s’en inquiète, les municipalités se tournent vers les centres socio-culturels pour trouver des solutions. Véronique Bordes, elle, travaille beaucoup en dehors du centre, dans la rue, auprès des jeunes. C’est là que naît sa vocation du terrain, qu’elle théorisera vingt-cinq ans plus tard. C’est là, qu’avec d’autres collègues elle créera un des premiers centres d’information jeunesse. Ces mêmes collègues qui lui conseillent de se diplômer. A Bordeaux, le directeur de l’IUT permet aux non bacheliers d’accéder aux études supérieures, moyennant un examen d’entrée spécifique. Véronique Bordes est acceptée et décroche un DUT carrière sociale. Et poursuit sa carrière dans l’animation socio-culturelle.

Ce n’est que bien plus tard, à Paris, que la recherche entrera dans sa vie. Au départ, une simple envie de réfléchir à la pratique de son métier. Elle choisit une licence pluridisciplinaire, celle des Sciences de l’éducation à Nanterre. A l’inscription, un enseignant chercheur lui demande de choisir parmi l’offre de formation. Sans savoir de quoi il s’agit, elle opte pour l’observation participante. Sans se douter qu’elle-même formera quelques années plus tard les étudiants à cette méthode. Sans se douter que l’enseignant chercheur qui lui fait face – Alain Vulbeau – sera son directeur de thèse. C’est lui qui l’encourage à approfondir en Maîtrise, puis en DEA sa réflexion entamée en Licence sur la culture Hip Hop, alors en pleine effervescence.

Son terrain, ce sera Saint-Denis, dont la loi d’orientation entend faciliter la pratique du Hip Hop chez les jeunes. Cette politique inédite interpelle la chercheure. Mais elle cherche un cadre théorique à son observation. C’est alors qu’elle découvre les travaux des sociologues de l’École de Chicago, dont la particularité est de partir sur le terrain, non pas pour vérifier une théorie, mais pour la trouver. Cette pratique demande du temps pour nouer contact avec le terrain, établir la confiance, interagir, et alors récolter des données pour ensuite les analyser. Ses carnets de notes se remplissent, elle en aura près de 200 à la fin de sa thèse. Elle développe sa propre approche, la socio-ethnographie, qui ne permet pas seulement d’analyser, explique-t-elle, mais aussi de faire évoluer les concepts. Elle soutient sa thèse en 2005, alors que les banlieues s’embrasent suite à la mort de deux adolescents dans un transformateur EDF de Clichy-sous-Bois. Elle donne des conférences, publie. Puis décroche un poste de Maîtresse de conférences à l’UT2J. Elle y apportera son approche socio-ethnographique, qu’elle transmet à ses étudiants.

Véronique Bordes veut comprendre la place donnée aux jeunes dans la société. Et déplore que les politiques jeunesse soient surtout des dispositifs qui encadrent et surveillent, dans une vaine tentative de rentrer les jeunes dans des cases produites par les adultes. Alors elle intervient partout où on la sollicite. Elle a récemment terminé une recherche menée suite à l’appel lancé par l’association RésaCoop sur l’engagement des jeunes dans le développement durable. Parmi ces recherches en cours, Véronique Bordes travaille depuis 3 ans avec des éducateurs spécialisés dans le quartier de Bellefontaine à Toulouse sur la fonction sociale du trafic de drogue chez les jeunes. Un premier rapport a déjà été présenté à Toulouse Métropole. Dans son enseignement comme dans ses travaux, Véronique Bordes milite pour une politique élaborée avec les jeunes. Son travail, dit-elle, doit avoir une utilité sociale. Partir du terrain pour retourner au terrain.


Véronique Bordes : Professeur des universités en Sciences de l’Education et de la Formation. Chercheure au sein du laboratoire EFTS (Education, Formation, Travail, Savoirs) sur les jeunesses, les pratiques culturelles, la culture hip hop, l’éducation populaire et l'éducation hors du temps scolaire. Les politiques jeunesse, la socialisation, l’engagement, la participation, les diversités culturelles. Approche socio-ethnographique.


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