#18. Fanny Verkampt, chercheure de vérité

Publié le 7 juin 2022 Mis à jour le 5 septembre 2022

Fanny Verkampt enseigne la psychologie sociale expérimentale. Sa recherche en psychologie judiciaire porte sur le témoignage des mineurs. Et vise à créer des outils appropriés à la récupération des souvenirs, si vulnérables à la façon dont ils sont recueillis.

Rare sont les chercheurs qui rêvaient de l’être étant enfant. Fanny Verkampt fait pourtant partie de ceux-là. Chercheure, dit-elle, était même en troisième position dans la liste des métiers rêvés, après vétérinaire et grand reporter. Vêtue d’une blouse blanche, manipulant des tubes à essai, c’est ainsi que s’imaginait l’écolière lilloise. Un peu plus tard, au lycée, Fanny Verkampt délaisse sans embarras les salles de cours pour la bibliothèque, où, raconte-t-elle, elle avait matière à nourrir sa curiosité et surtout, le choix des savoirs. Ce qui intéresse l’adolescente justement, ce sont les déterminants psychologiques de l’être humain. Les faits divers lus et entendus ici ou là l’interrogent : qu’est-ce qui fait qu’une personne décide de porter atteinte à une autre ? Pourquoi les esprits ne fonctionnent-ils pas de façon identique ? La philosophie, seul cours auquel elle assiste avec assiduité, lui apporte quelques réponses. En partie seulement. Car ni la philosophie, ni la psychanalyse d’ailleurs, ne font écho à la fibre scientifique qui affleure.

C’est à l'Université catholique de Lille, puis à l’Université Lille 3, qu’elle trouve enfin une résonance à ses interrogations. Fanny Verkampt y est inscrite en psychologie. Elle découvre avec passion la psychologie sociale enseignée par l’éminent Georges Schadron. Et reste surtout stupéfaite lors d’un TD sur le témoignage oculaire : l’exercice (enseigné par celle qui deviendra sa co-directrice de mémoire, Magali Ginet) démontre que la façon dont un témoin est interrogé influe non seulement sur le récit du souvenir, mais peut modifier jusqu’au souvenir lui-même. Cela captive la jeune étudiante, et l’oriente vers la psychologie judiciaire. Elle consacre son mémoire de Maîtrise à la suggestibilité des enfants face à la répétition d’un même fait. Elle crée pour cela une méthodologie expérimentale afin de vérifier comment la technique de l’entretien cognitif peut lever les difficultés associées à la suggestibilité des mineurs témoins ou victimes de faits répétés. Jusqu’ici, seuls des travaux sur des sujets adultes avaient été menés.

 « J’ai répondu ce qu’ils m’ont suggéré » : Fanny Verkampt garde en mémoire la déclaration de Patrick Dils lors de son acquittement, après treize années passées en prison par suite d’une erreur judiciaire. Apporter le concours de la science au recueil le plus approprié de la parole, voilà la vocation de Fanny Verkampt. Après deux années au cours desquelles elle valide une Maîtrise et un Diplôme Universitaire de psychologie appliquée à la criminologie, elle aurait pu travailler dans le milieu judiciaire, ce qu’elle hésite à faire. Mais faire de la recherche lui plaît. Dans ce domaine, beaucoup reste à explorer dans les entretiens cognitifs chez les enfants. Le protocole est pensé pour les adultes, explique la chercheure. A cela s’ajoute la tendance à croire qu’avant sept ans, un enfant ne peut pas témoigner de façon fiable en raison de son jeune âge et de ses capacités (cognitives, sociales, etc.) encore limitées. Fanny Verkampt va s’intéresser aux enfants à peine plus jeunes que cet âge barrière. Pour son DEA, elle décide de mettre au point une adaptation de l’entretien cognitif, pour aider justement au témoignage des plus jeunes. Les résultats sont tellement encourageants qu’elle consacrera par la suite toute sa thèse* à vérifier l’efficacité et les limites de ce protocole inédit.

Aujourd’hui la chercheure continue son étude de l’utilisation de l’entretien cognitif auprès de mineurs (enfants et adolescents) . Son regard sur les formations dispensées aux gendarmes en matière de recueil de la parole des mineurs est parfois demandé et elle compare son protocole à ceux qui existent déjà. Plus récemment, Fanny Verkampt a orienté ses recherches sur la vague migratoire actuelle en Europe et les mineurs victimes de la traite d’êtres humains. Le recueil de leurs témoignages est sans doute parmi les situations d’entretien les plus complexes qui existent, constate la chercheure. Fanny Verkampt s’intéresse également à l’influence du jugement moral sur le jugement causal. Ou à la façon dont les motivations (louables vs. blâmables) d’une personne qui transgresse une norme, et dont le comportement s’accompagne d’un dommage pour des tiers, peuvent orienter le jugement causal du dommage subi. Est-ce un biais cognitif ? Ou est-ce à relier à un contexte conversationnel ? Un vaste terrain d’étude auquel Fanny Verkampt s’est investi depuis que Denis Hilton, professeur de psychologue sociale à l’UT2J disparu en 2021, lui a proposé de collaborer et d’encadrer les travaux de Masters et de thèse des étudiants. Quels que soient ses travaux, ils ont pour objectif un ancrage social appliqué. La scientifique d’aujourd’hui, tout comme la lycéenne d’hier, cherche des réponses à ses questions. Même si souvent, dit-elle, la démarche ouvre sur une multitude d’autres questions…

 

Fanny Verkampt : Maître de Conférences HDR en Psychologie Sociale Expérimentale (UFR de Psychologie, département de Psychologie sociale, du travail et des organisations). Responsable pédagogique du grade Licence mention Psychologie. Chercheure au sein du Laboratoire CLLE et membre de l’équipe Cognition en Situations Complexes et co-animatrice de la thématique Mémoire, Évaluation et Décision. Présidente de la Division 10 "Psychologie, Droit et Éthique", Association Internationale de Psychologie Appliquée (https://iaapsy.org/divisions/division10/). Co-animatrice scientifique du réseau Mémoire et Justice, en collaboration avec le GDR CNRS Mémoire

*Co dirigée par Magali Ginet et Markus Brauer