#3 . Thérèse Courau, chercheure engagée

Publié le 28 avril 2021 Mis à jour le 15 octobre 2021

Thérèse Courau travaille sur la littérature et les pratiques artistiques en Argentine et au Chili. Elle étudie plus spécifiquement leurs interactions avec les mouvements féministes et LGBTQI+. Chercheure au féminin, passionnément.

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Sous son grand chapeau de feutre, Thérèse Courau dégage une énergie lumineuse.
Celle qui rêvait d’être critique littéraire s’émerveille aujourd’hui encore d’exercer le métier d’enseignante-chercheure. D’être payée, dit-elle dans un rire, pour continuer à apprendre et transmettre. Un métier, se souvient Thérèse Courau, auquel on ne pense pas quand on a 18 ans et que l’on sort du bac. Un bac scientifique en l’occurrence, parce que « c’est celui qui ouvre toutes les portes ». Un métier qui pour elle, ne faisait pas partie du champ des possibles.

Mais comme dans toutes les histoires, il y a une rencontre qui allume l’étincelle. Pour Thérèse Courau ce sera la littérature. Une passion transmise par sa mère, elle-même grande lectrice. Ce détail n’en est pas un, puisque le parcours de Thérèse Courau est aussi façonné par ses rencontres avec de grandes figures féminines. La première d’entre elle s’appelle Annie Ernaux, dont le livre La femme gelée est, pour l’adolescente, une révélation. Les mots de l’autrice résonnent avec une révolte intérieure, la perception confuse d’un rapport d’oppression dans la société. Des mots qui marquent le début d’une réflexion théorique et politique sur la façon dont on assigne une place aux hommes et aux femmes dans le monde social. Le féminisme vient d’entrer dans sa vie par la littérature. Les deux ne la quitteront plus et l’emmèneront quelques années plus tard dans la recherche en Sciences humaines et sociales et en Amérique Latine.

Là encore, le voyage commence par la lecture. Des auteurs classiques d’abord. Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Gabriel García Márquez …  C’est en Licence, au département d'Études hispaniques et hispano-américaines de l’UT2J (où elle enseigne aujourd’hui), que Thérèse Courau découvre la littérature des femmes sud-américaines. En maîtrise, sa directrice de mémoire, Michèle Soriano, lui suggère de travailler sur l’œuvre de Luisa Valenzuela. Thérèse Courau ira la rencontrer en Argentine. Quasiment inconnue en France et en Europe, cette autrice, grande figure littéraire dont les livres sont traduits dans le monde entier, illustre à elle seule l’invisibilité des femmes en littérature.

Pour Thérèse Courau, il y a une vraie difficulté pour les femmes à être considérées comme légitimes, là où il existe un enjeu de reconnaissance. La sphère littéraire n’y échappe pas. La simple distinction entre la littérature « des femmes » et « la littérature » tout court (on ne désigne jamais la littérature « des hommes »), éclaire sur la réalité du rapport de pouvoir existant et sur la marginalisation des femmes. La réappropriation de l’identité assignée et sa resignification devient alors une étape inévitable de l’émancipation.

Depuis quelques années Thérèse Courau s’intéresse de la même manière aux minorités sexuelles, LGBTQI+, à travers la littérature gay et lesbienne. Toujours en Argentine, où les mouvements d’émancipation connaissent une grande effervescence et où se mêlent luttes sociales et production artistiques et culturelles. Elle co-organise à ce sujet avec Marie-Agnès Palaisi un colloque en novembre 2021 à l’UT2J, intitulé « cARTographies transféministes et queer/cuir (Amérique latine/Europe). La littérature comme l’art, confie Thérèse Courau, ne résoudront pas tous les problèmes des rapports sociaux, mais contribuent à visibiliser les minorités, à la construction des sujets.

Thérèse Courau affirme d’ailleurs une démarche scientifique engagée. Le terme reconnait-elle, est plutôt mal perçu dans le milieu universitaire. Pourtant, la chercheure ne croit pas à la neutralité scientifique, mais davantage à l’objectivité située. On explicite depuis le lieu où l’on parle, un corps, une identité, des déterminants sociaux et géopolitiques. Toutes les recherches sont engagées,  politiques, selon Thérèse Courau. Il s’agit de situer cet engagement pour être objectif.

Entre études de genre et études littéraires, les recherches de Thérèse Courau avancent sur un terrain encore en construction. Bien que les études de genre existent depuis longtemps et que l’Université de Toulouse ait été pionnière dans les  études féministes, elles ont du mal à s’institutionnaliser, constate la chercheure. En attendant, l’intérêt des étudiant·es  pour ces questions est certain. Thérèse Courau le constate dans ses cours, il y a presque, dit-elle, un besoin pour eux de comprendre. Elle espère, à travers l’étude de la littérature et des mouvements sociaux, leur donner des outils pour penser le rapport entre la culture et leur construction en tant qu’individus. Comme la littérature l’a accompagnée dans sa propre construction personnelle. On transmet, conclut-elle, ce qui nous anime.

Thérèse COURAU : Maîtresse de Conférences en Littératures, cultures et civilisations hispano-américaines contemporaines, à l’Université Toulouse II Jean Jaurès. Chercheure au Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines (CEIIBA). Co-responsable du master au sein du réseau Arpège (Approches pluridisciplinaires du Genre). En cours d’habilitation à diriger des recherches.


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