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Self in Recovery : quand le rétablissement se pense à hauteur d’expérience

Publié le 6 juillet 2026 Mis à jour le 6 juillet 2026

Au croisement de la philosophie, de la psychiatrie et des sciences humaines, le projet Self in Recovery propose un changement de perspective majeur sur la schizophrénie.

Fred Deux
Comment vit-on avec la schizophrénie lorsque la tempête s'apaise et que l'on commence à aller mieux ? C’est à cette question, trop longtemps délaissée par la recherche traditionnelle, que tente de répondre le projet franco-allemand « Self in Recovery » (ou SelfRecovery).
Financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et son homologue allemand (DFG) dans le cadre de l’appel à projets FRAL en sciences humaines et sociales, ce programme ambitieux s'étend sur quatre ans (novembre 2023 - octobre 2027). Il est porté conjointement par l’Université Toulouse - Jean Jaurès (via le laboratoire ERRAPHIS) et l’Université de Wuppertal, en partenariat avec le CHU de Toulouse, la Faculté de médecine de Brandebourg et l’UQAM à Montréal. 

Porté par Tudi Gozé, psychiatre au CHU de Toulouse et chercheur en philosophie contemporaine au laboratoire ERRAPHIS, ce programme résolument interdisciplinaire réunit chercheurs, cliniciens et personnes concernées par la maladie autour d'une ambition commune : mieux comprendre ce que signifie réellement « se rétablir ».
Au-delà des symptômes, penser autrement le rétablissement
Le parcours de Tudi Gozé est à l'image du projet : hybride et centré sur l'humain. Face aux limites d'une approche purement médicale de la psychiatrie, il a ressenti très tôt le besoin de se tourner vers la philosophie, et plus particulièrement vers la phénoménologie — l'étude rigoureuse de l'expérience vécue. 
 
« Historiquement, ce courant s'est beaucoup intéressé à l'expérience de la maladie quand ça ne va pas : le délire, les hallucinations, la perte des repères de la vie quotidienne », explique le chercheur. « Mais on ne s’était jamais vraiment demandé : comment ça fait de vivre ça quand ça va mieux ? » 

C’est ici qu’intervient le concept central de rétablissement, recovery en anglais. Le projet s'attache à distinguer rigoureusement trois notions souvent confondues : 
 
« Nous faisons la différence entre la rémission symptomatique, évaluée par le psychiatre, la réadaptation sociale et le rétablissement vécu par la personne. Et ces trois dimensions ne coïncident pas toujours. »

Car aller mieux ne signifie pas toujours voir disparaître les symptômes ou être intégré à la société. Certaines personnes continuent à vivre avec des hallucinations ou des idées délirantes tout en trouvant un équilibre personnel, des manières de composer avec leur quotidien et une existence qu'elles jugent satisfaisante.

Le projet Self in Recovery s'intéresse précisément à cette créativité ordinaire. Son objectif n'est pas d'évaluer l'efficacité des traitements ou des dispositifs de soins, mais de comprendre comment les personnes développent leurs propres façons de « faire avec, au-delà et à travers » la maladie, inventent de nouvelles normes de vie et construisent leur propre définition du rétablissement.
Une recherche participative et horizontale
Pour mener à bien ce projet entre la France, l'Allemagne et le Canada, l'équipe de Self in Recovery, composée d'une douzaine de personnes, a fait un choix méthodologique fort : l'interdisciplinarité et la participation directe des personnes concernées.
Aux côtés de psychiatres, philosophes, psychologues, sociologues, anthropologues participent des personnes ayant elles-mêmes vécues une expérience de schizophrénie et aujourd'hui engagées dans la recherche ou l'accompagnement.
Ce positionnement éthique s'inscrit dans le mouvement international engagé contre les injustices épistémiques : « Nothing about us without us ».

Concrètement, la recherche articule des entretiens qualitatifs et des observations ethnographiques avec un travail de construction conceptuelle. Surtout, les modèles théoriques produits par les chercheurs sont régulièrement soumis à des groupes de discussion composés de personnes vivant avec la schizophrénie, qui viennent alors les éprouver, les nuancer ou les remettre en question. 

L'objectif est ambitieux : produire des outils intellectuels qui soient non seulement pertinents pour la recherche, mais aussi utiles à celles et ceux qui vivent ces expériences. Lorsqu'un participant réagit en disant « c'est exactement cela, je ne l'aurais pas formulé ainsi mais c'est bien ce que je vis », les chercheurs considèrent avoir atteint ce qu'ils appellent une véritable « évidence révélée ».

La théorie ne cherche pas à soigner, mais à devenir une ressource intellectuelle d'émancipation pour que les personnes se réapproprient leur propre trajectoire.
Du « soi » à la communauté : un changement de regard
Au fil des travaux, le projet a lui-même évolué. Initialement centré sur le concept individuel du « soi », le projet s’est heurté aux limites d'une vision trop individualiste du rétablissement.
 
« Faire peser toute la responsabilité du rétablissement sur les épaules de l'individu — en se disant "s'il ne va pas mieux, c'est qu'il ne fait pas d'efforts" — est une dérive », analyse Tudi Gozé. 

https://bethel-net.jp L'équipe a donc réorienté ses travaux vers une dimension plus collective, appuyée sur des enquêtes dans des Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) en France, mais aussi lors d’une immersion ethnographique d'un mois au Japon, au sein de la communauté de la Maison de Bethel à Hokkaido. Dans cette communauté japonaise, composée de personnes vivant avec des troubles psychiques, retrouver une place dans la société ne consiste pas seulement à reconstruire son identité personnelle. Il s'agit également de participer à la vie sociale, économique et relationnelle du territoire, de contribuer au fonctionnement du collectif et de recréer des liens. Se rétablir ne dépend pas alors uniquement des efforts individuels, mais aussi des conditions sociales, politiques et territoriales qui rendent ce processus possible.

Pour prolonger ce partage d'expériences et sensibiliser le grand public, l'équipe prépare actuellement un film documentaire ainsi qu’un colloque pour l’année 2027.  

En réhabilitant le terme de « folie » comme une expérience pleinement humaine et source de savoirs, le projet Self in Recovery défend une vision participative et située de la recherche en psychiatrie et en philosophie. En donnant toute leur place aux expériences vécues et aux savoirs produits par les personnes concernées, ils invitent à renouveler notre compréhension de la schizophrénie et, plus largement, de la manière dont chacun construit son rapport à soi et aux autres.

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Photo de couverture : © Fred Deux